La Pièce

L’argument

Un véritable jeu de piste:

Cet homme qui cherche son chemin dans le noir, est-il le seul survivant d’un cataclysme, ou a-t-il émergé du cliquetis de la machine à écrire entendu auparavant ?

Voilà que, dans la lumière, c’est sous l’aspect de l’écrivain au travail qu’il paraît.

Très vite, pourtant, le récit qu’il compose fait place à ses propres interrogations existentielles.

La figure féminine qui vient, qui va, est-elle réelle ou fantasmée ?

Allez savoir ! Mais alors, celui qui plonge dans ses rêves, tout en interprétant  des bribes de l’ouvrage en gestation, est-il le créateur, ou sa création ?

Quand, submergé par son imaginaire, l’écrivain se confondra ouvertement avec ses personnages, les spectateurs auront la réponse, et fabriqueront l’histoire selon leur ressenti.

La genèse du projet

Historique:

Au départ, Jean Rigaud était plutôt cinéphile. Son œuvre de fiction, uniquement littéraire pourtant, en témoigne.

Cette œuvre, très visuelle, très visionnaire  (7 longs métrages, 15 histoires brèves), rassemblée après sa mort (2005) par son épouse, Nadia, sous le titre Cavaliers seuls (Paris, La Table Ronde, 2007), se distingue également par la qualité de son écriture.

Aussi a-t-elle inspiré à Eva Barbuscia l’impulsion d’en extraire un florilège de citations, d’abord édité sous le titre de Jeu de Piste.

Tout en gardant ce titre, David Le Roch a appliqué à cette anthologie une dramaturgie, qui a résulté en une pièce de théâtre, présentée depuis 2014 en divers lieux, dont le Théâtre du Vieux Balancier au Festival d’Avignon Off 2016 et 2017 sous l’égide de l’Association 1901 « La Féline Production ».

Elle est interprétée par le metteur en scène et comédien, David Le Roch et par la comédienne Emilie Chevrillon, qui a succédé à Colette Quarello.

Les lumières sont créées par Marilou Boulay.

Note d’intention du metteur en scène

Une expérience sensorielle

« A la lecture des romans de Jean Rigaud, Cavaliers Seuls, ce qui m’a frappé, c’est la puissance de l’écriture.

Jean Rigaud nous propose une expérience à plusieurs niveaux : nous ancrer le corps dans le réel de notre vie, et la tête dans un monde parallèle qui oscille entre onirisme et  conte philosophique millénaire.

Ce qui au premier abord peut être très déroutant pour le lecteur; mais au fil des romans on se rend compte qu’il nous propose une autre lecture, de l’ordre de l’expérience  mystique et chamanique.

Ce que j’ai voulu garder dans ma mise en scène de Jeu de Piste c’est cette expérience sensorielle. »

David Le Roch
La pièce : Jeu de piste

Une proposition de lecture

Au delà du spectacle :

Le texte transporte le spectateur dans un ailleurs qui est une part, souvent enfouie, de lui-même.

C’est une image de la condition humaine. Nous aussi, nous croyons, nous doutons, nous rêvons, nous nous plaisons à adopter un masque auprès de nos congénères, nous cherchons à percer les mystères où nous sommes plongés.

Plus généralement, la pièce reflète, sur un mode décalé propre à tempérer nos incertitudes, la multiplicité des informations qui nous assaillent quotidiennement, et l’impossibilité d’y distinguer une vérité cohérente. Sans s’attacher directement à l’actualité, elle met en cause les fondements mêmes de certains comportements humains.

Enfin, par son côté poétique, la pièce permet d’entrevoir un autre horizon, en ouvrant, comme l’annonce le prologue, une « brèche dans le roc ».

Extraits de Jeu de Piste

Quelques citations au hasard

–    La littérature n’est pas la réalité. Elle est plutôt compensation du réel, aspiration à conférer un sens aux hasards de l’existence humaine…

–     Est-ce moi qui perçois le monde selon mon imaginaire ? Ou le monde qui imagine mes démarches et en déroule le fil au gré de sa fantaisie, ou de ses codes? Je parlerai plutôt d’un jeu de miroirs, répercuté à l’infini…

–     Le vent qui se levait de la mer filait au long des rues étroites, dévalait les escaliers; un vent doux, chargé de vagues océaniques à l’humidité tiède, qui plongeait sa voie tumultueuse entre les murs de pierre, sifflait sous les passages voûtés…

–   Je ne sais combien de temps j’ai dormi. Je me rappelle seulement l’effort titanesque qu’il me fallut fournir pour me réveiller. J’adhérais au sommeil, mes paupières étaient deux portes de bronze.

–     As-tu entendu parler, étranger, de cette forteresse dans le désert gardée par des femmes semblables aux amazones du Sultan de Zanzibar ou aux guerriers tatoués qui vivaient près du fleuve lourd ?

–     LA FEMME – «Nous sommes seulement les personnages de son rêve». Le temps qui passe. Le Temps qui passe. /L’HOMME – Je ne prends pas le temps à la légère ; sa domestication exige une attention de tous les instants ; il a fallu beaucoup de millénaires pour apprendre à le manipuler et en extraire des profits tangibles.  Le temps est une matière malléable…

–     LA FEMME – Donnez-moi le sac, vous n’atteindrez jamais Londres. / L’HOMME – Vous comptez me dénoncer ?  / LA FEMME – Non, mais alors je pars avec vous. / L’HOMME – Je n’ai plus de papiers. / LA FEMME – Il m’est facile de vous en procurer. / L’HOMME – Je bois mon whisky. / LA FEMME – Qu’allez-vous faire ? / L’HOMME – Dans le creux de la vague, il n’est plus d’intentions; rien que de l’attente.

–    LA FEMME – Taxi. Mayfair. Immeuble de luxe. Premier étage.Tapis. Plantes vertes. Bollington, Bollington & Bollington. Être en règle avec le fisc… mais la provenance…Sans inquiétude… Vieille maison… Discrétion…Taxi. La nuit. Le whisky brûle.Taxi. Aéroport. Comme prévu.

Exergue

« C’est le traitement contrapuntique de thèmes autonomes [… qui] s’entre­choquent et se frottent les uns aux autres jusqu’au point de fusion, plutôt qu’un mouvement d’enchaînement causal… »

« C’est l’émergence […] d’une structure partant à la découverte d’elle-même, plutôt que la mise en place d’un cadre préexistant (un sujet, une situation, des personnages)… »

« C’est la composition par juxtaposition d’éléments fragmentaires et réfractaires plutôt que par développement ; c’est la pratique de l’assemblage, du collage… »

« Le lecteur (le spectateur) est invité à se faire son chemin dans cette matière en formation dont les boucles ne se ferment pas, à laisser se faire pour lui-même les connexions qui lui conviennent, à partir d’une pluralité indéterminée de possibilités… »

Extraits de l’analyse de The Waste Land, poème de T.S.Eliot, par Michel Vinaver, Poésie 31, 1984

« Je suis fier de cet exergue tel que vous l’avez recomposé. Je m’y reconnais, aujourd’hui plus encore que quand j’ai écrit ces mots, et c’est une belle, une surprenante rencontre qui se fait là, que vous opérez , de deux écrivains en même temps si différents. Bon vent à la publication de l’œuvre de Jean Rigaud. »

Extrait d’une lettre de Michel Vinaver